MJC sur la techniqueTome I Janvier 1930 – Mai 1931Oh, pouvoir enfin faire de l’art pour soi, protégée par un mécène qui réalise le « faste solitaire » rêvé par les grands romantiques, rêve de septentrional ému par le souvenir de la Grèce, allier à la beauté plastique, à la limpidité d’exécution latine, je veux dire par là l’horreur de la confusion impuissante, le mystère, le sens tragique du Nord. Quel rêve. [Je veux dire par là, le contraire de la confusion impuissante dont j’ai horreur]. *** Ai repris mes centaures. Ça m’a retapée aussitôt. Repris le cheval blanc et liaisons. Enfin j’ai retrouvé le vrai métier, pouvant reprendre après copal, enduit et envelopper sans alourdir et sans embus. *** Malgré les profondeurs tendres de Rembrandt, j’ai davantage besoin de la beauté vivante, de l’ampleur des formes. Michel Ange, notre Puget, la figure de la France dans le grand tableau de Rubens. Chaleur de vie et de modelé, beauté. *** Personne ne comprend plus rien à la peinture modelée dans la pâte et dans la forme onctueuse et riche en dessous. Alors dès qu’on en fait on appelle cela peinture de musée. *** Pauvres peintres, nous ne sommes pas destinés à être compris même des plus intelligents. Notre art hermétique n’est pas tant dans le sujet que dans le rythme, le modelé, toutes choses délicates et intimes qui peignent vraiment l’état d’âme de l’artiste. Ainsi j’avais fait cette composition que j’ai envoyée au salon cette année, le sujet était païen, une espèce d’hymne avec des nus et un dieu terme, au centre. J’y avais mis un rythme tendre et tout un renouvellement de moi-même dans le modelé et les tons plus clairs. Je n’ai pas été comprise de l’être qui aurait pu le mieux me comprendre. *** Les gens qui n’ont pas fait une étude profonde des maîtres, pour sculpter et pour peindre, me font l’effet de littérateurs qui écrivent sans avoir fait leurs humanités ou, sinon, être pleins d’amour pour leurs grands devanciers. Devanciers, non dans le sens faux du progrès, il n’y a pas de progrès en art, mais dans le sens du temps.*** Décidément je retrouve tout en lui, P.P.Rubens, les trois grâces, sur ce fond de roche et de cascade mystérieux. La petite figure royale modelée dans la couleur fraîche et reflétée plus audacieusement qu’un Goya - et les autres, quel enivrement, quelle puissance. Les silhouettes s’enlèvent, modelées en vigueur ou irradiantes, nimbées de lumière argentée. Quel vin fort. En rentrant dans mon sommeil sur le canapé, j’en rêvais, j’en étais remuée. Les belles images peintes et sculptées, les vraies, dans la joie et dans la puissance, c’est mon divin à moi.*** Jupiter et Antiope du Titien. Merveilleux paysage. Le corps de l’Antiope, malgré les injures du temps, des dégradations sur le côté du ventre. Mais quel modelé, très ample, très sculptural et sans pose, aucun désir de vous épater. Des bonhomies et des parties sans tours de force de dessin, ma foi. Mais c’est aussi beau de près que de loin, la gorge de la femme assise me fascine, ses mains dans une ombre transparente, qui touchent des fruits. Le demi-sourire et le demi-sommeil de l’Antiope, ce charmant profil, que j’ai connu incarné. Comme les rêves des maîtres se réalisent quelque fois dans la vie. Et tout est fait et modelé, l’herbe, les arbres, l’eau et le délicieux groupe des baigneuses, dans l’ombre, au second plan, dont je ne me lasserai jamais. Quelle page de joie calme, de matière sublimée et substantielle, quel équilibre et quelle richesse profonde. Voilà le vrai humanisme, beau comme un morceau d’un grand poète latin, voilà où je reviens toujours - à cette sérénité passionnée, si l’on peut dire.*** A 10h F. vient avec le gigolo. Il pose, je fais une excellente pochade. Ce jeune homme est une oeuvre d’art, mince, musclé, blanc de peau, une petite tête grecque. J’ai modelé « visuellement » le jeu des omoplates et en le revoyant je lis bien, « consciemment », les modelés. Ce mélange est excellent pour faire quelque chose d’à la fois voulu et frémissant.*** En revenant des Flandres toujours la même impression de Paris, les gens bruns en général avec tous la même peau grise et un peu luisante, quelque chose de fiévreux et de rabougri et des femmes trop frêles. Dans le métro une tête d’homme, large face sur un corps puissant et voûté - sentant la vie hasardeuse des courses ou des besognes louches - la tête large avec quelque chose du type espagnol, le nez trop petit, les yeux luisants et observateurs, un rictus et des balafres. Un vieux petit homme correct avec une figure régulière et noble, un peu fin second empire, un melon et une inénarrable pèlerine de lad sur les épaules, les jambes minces étayées par des pieds énormes, chaussés de souliers à semelles feutrées. En face de moi un gars breton échoué ici, s’écroule sur son banc, les cheveux roux persistent et les taches de rousseur, mais la peau claire reluit et s’engrisaille comme les autres. Un homme en pardessus trop long et de couleur passée, est au premier stade du clochard, il somnole aussi. Des faces d’hommes et de femmes creusées, appauvries. Quelques jeunes sportifs se tiennent, mais rien qui rappelle le nord lourd et clair. Pesant, mais d’une vitalité solide.Nous avons fait aller et retour la route de Tourcoing à Bruxelles par Gand, en allant par temps gris, au retour par temps pluvieux. Eprouvé même magie de la lumière et de l’atmosphère enveloppant les formes et les tons, donnant « l’unité ». Une richesse dans les gris colorés, les tons puissants des chaumières, des pierres, les robes des animaux, les merveilleuses croupes de chevaux. Un vert, un rouge qui éclate et s’harmonie. Une ferme d’un rose passé sur le gris du ciel, puis, autour de Courtrai, ces paysages déjà néerlandais, bas de niveau, la Lys coule à hauteur du sol, très beau de ligne et d’ensemble. Des vaches blanches et noires comme en Bretagne. Des petits châteaux de briques à la Rubens, entourés d’eau. *** Au Ranelagh des enfants jouent, il y a parmi eux des pousses humaines plus belles, plus vivaces que les autres. Dans un groupe d’enfants de douze ans environ j’admire un jeune garçon aux yeux bleus, au teint frais, aux traits réguliers, mais surtout une fillette d’une grâce et d’une vie merveilleuses. Elle s’élance et se retourne vivement sur ses hautes jambes, fortes et nues. Sa petite jupe courte bleu marine et son corsage blanc lui vont très bien et mettent en valeur ses beaux bras, ses formes robustes et souples. Elle a déjà dans la taille des souplesses de chatte et de femme. Quelle ravissante créature. Quel mystère cette vie immense, ces êtres à tous les degrés de l’âge, si différents de formes et de destins, les uns si peu doués, d’autres comblés. Ce livre immense et toujours renouvelé me passionne et m’effraie.*** Louvre, je revois Puget, lui seul, quel modelé ! Le morceau de la jambe étendue de l’Hercule lié à la lourde massue. Tous ses travaux sont d’une exécution large, grasse, amoureuse du marbre. Cela vous empoigne et c’est dynamique. En sortant de là j’ai une envie furieuse de réaliser les esquisses que j’ai faites dernièrement : le tombeau de Puget - centaure attaqué par un félin - Titania amoureuse - et aussi un ancien Prométhée. Ah, un terrain, une construction bien éclairée, où je puisse faire mes machines et un lit dans un coin. Tome II Juin 1931 – Mai 1936Lacaze. Travaillé au dessin du vieil hôtel, déjeuné à Edgar Quinet, croquis d’après caissière, garçons, dîneurs. Mise au point : faire un premier plan important avec dîneurs ou joueurs de cartes, fond occupé par les personnages ci-dessus. Décor : glace, mur, assiettes, verrerie, argenterie du comptoir et fruits dans une coupe. *** Ai travaillé ce matin à la maison d’André Chénier au soleil. Les personnages au premier plan sont d’une valeur très sombre.Ai travaillé chez moi à mes petites figures populaires, une tête de clochard et un boucher. Revu ce matin les deux clochards que j’ai dessinés sur le même banc. Ils sont sympathiques et pas malsains. *** Tous ces jours-ci, ai travaillé à des études de nus pour mes baigneuses, refait une esquisse des dites baigneuses, fait un tableau de dimensions moyennes, l’été. Tome III Septembre 1936 – Avril 1940Journées d’octobre merveilleuses. Du haut du Pont de Sèvres 2h. Premiers plans, dessin et couleurs très intéressants. Lointains St Cloud lumineux avec ombres bleues. *** Passé quelques jours à Fontainebleau. Innombrables motifs dans le parc, la forêt, les statues et pierres.*** Programme actuel :Quelles que soient les vicissitudes : Discipline de l’existence, de la disposition morale ou physique. Débuter la journée par copier une belle œuvre. Dessiner, dessiner d’après nature et d’après les maîtres, afin que l’esprit ne soit pas arrêté quand on compose. *** Le relief ne s’obtient que par un modelé complet. Le chatoiement, qui est ce modelé, ne s’obtient que par l’étude totale des valeurs, depuis l’accent le plus profond jusqu’à la demi-teinte la plus exquise, l’un inséparable de l’autre.*** La grandeur, bien entendu, n’est pas dans les dimensions. Les petites toiles de Véronèse, de Rubens, la noce juive de Delacroix et tout Watteau, c’est de la grande peinture en petit format – tandis que M. J.P.Laurens, par exemple a constamment fait de la petite peinture en grand format ou plutôt de l’illustration.Meissonnier a fait de la petite peinture en petit format. La déformation n’est pas le style. La singularité n’est pas l’originalité. *** Comme je suis tentée parfois par une vie bourgeoise, confortable, et mon art cantonné dans de jolis morceaux sensibles.Puis, comme un lion, reprise par mes grands rêves. Il est vrai que pendant ce temps là j’ai fait des progrès. Unir la sensibilité d’un Rodin – celui de l’âge d’airain et du St Jean Baptiste – au style fier de Michel-Ange ; unir la peinture de Velasquez au style de M.A., était le rêve de Delacroix. Dans un dos de Rubens il y a tout cela. Symphonie merveilleuse et grand art. La jouissance suprême basée sur la science. Sans cela impuissance, tristesse ou mauvaise foi. *** J’ai pris conscience de ce que je pouvais faire et de ma mission.Rien ne m’écartera désormais de cette voie. Rythme et sonorité, arabesque de volumes clairs soutenus par des ombres puissantes. Masses colorées. En un mot : symphonie. Aujourd’hui je commence un pastel pour la femme de dos – il faudrait pétrir la chair dans la lumière. Observation unie au lyrisme. Celui qui aime l’ampleur, la peinture puissante et grasse, le modelé sensible, tout ce qui est traduction passionnée au lieu de copie – qui préfère le style à la déformation, l’originalité à la singularité, l’arabesque et le lien des motifs symphoniques au désordre, à l’instinct bas. Le goût, la mesure etc. toutes ces choses ignobles et infécondes. Le peintre ne doit être que passion et ardeur, incandescence, voilà la vraie pureté : le blanc. *** Je termine ce matin « la ronde des Paysans » à la plume ; quel enchevêtrement savant, de gestes et de corps, beaux accents, belle coulée de pâte dans les lumières – paysages exquis. Après avoir dessiné, je lis les sublimes lettres Zulma Carraud-Balzac. J’en extrais ceci :« A vous ma sœur d’âme, je puis confier mes derniers secrets ; or, je suis au fond d’une effroyable misère. Il faut un courage surhumain pour ces terribles ouragans de malheur. » *** Eté au Luxembourg pour les harmonies. Merveilleuse soirée, douce et claire, tendrement enveloppée. Plus aucun enfant, plus de foule, quelques rares promeneurs ou gens assis très tranquilles. Evidemment à ce prix c’est la beauté. Le nombre décidément gâte tout. Le sénat, avec des grands pans d’ombre très douce, quelques statues, les hautes cheminées, des morceaux de façades accrochent la lumière – délicieusement patinés par le temps. Un arbre énorme somptueusement feuillu, dans le clair-obscur, un creux d’ombre en bas feuillu, et en lumière la balustrade et les vases classiques se détachent très petits par rapport à cette énorme masse végétale. Le parterre – parterre d’automne toujours merveilleux à cette époque de l’année. Les rouges extrêmement clairs des géraniums éclatent. Un feuillage incarnat sombre, légèrement rehaussé par endroits de rouges chauds, les verts chauds, les verts profonds troués d’ombres bleues. Les gros dahlias et chrysanthèmes carmin, rose passé et chaud, avec un peu de jaune ou d’orangé, les fleurs bleu clair, mauve clair ou épaisses et azurées de gris. Les digitales rose très chaud dans l’ensemble et, quand on les analyse, rose, jaune, orangé, carmin, une légère touche véronèse vert. Des chants magnifiques de lumières puissamment colorées – somptueuses et tendres. [fait clé harmonique de ces parterre et tableau] Les êtres : leurs chairs très modelées dans ce doux soleil, d’un beau modelé de grand classique, Peter Paul ou Velasquez – pas du tout plats ou tachés comme les impressionnistes – c’est bien moi qui ai raison…La tour St Jacques. Jamais je n’ai encore senti la beauté de ces dentelures dans la lumière et quelle patine et quels délicieux creux d’ombre ; sur le ciel s’enlèvent très colorés et presque roses les animaux médiévaux et la statue du saint supportée par une exquise dentelure qui vibre intensément dans la lumière. On n’a pas préservé encore la fontaine des Innocents. Toujours les mêmes prostituées dans la rue St Denis, accotées au mur, jambes nues – leurs souliers à hauts talons. On aperçoit, de l’autre côté du Sébasto, les maisons du vieux, du très vieux Paris, découvertes par les récentes démolitions, sur un ciel un peu lourd, très colorées, leurs vieilles pierres grises et jaunes – leurs toits à pignons. [fait une étude peinte de ces maisons en 52] *** Après une nuit atroce où je suis descendue dans les bas-fonds, les profondeurs visqueuses et abyssines du doute, je me suis réveillée mieux et, après mon jus du matin, immédiatement j’ai saisi mes pastels et retouché Esmeralda. Blancs, faire des études de blancs diversement valorés et colorés depuis le bol et le linge sale de l’enfant, les cheveux du vieux, les guêtres dans l’ombre, le plastron, les gants jusqu’au drap et gaze du maillot de la danseuse. C’est une gamme bien à moi avec la Femme adultère [appartient à M.Ollivier] et la Légende Hongroise, tableau très modelé et arabesque en majeur gris colorés, soutenue par des vigueurs, et dominante lumineuse sur le personnage principal mais sans excès.Ce soir crépuscule automnal moutonné de rose chaud – mais bien rose sur fond de ciel bleu sur quoi les cheminées se détachent en noir et fument. Deux grandes escadrilles d’hirondelles partent pour hiverner. Que la nature a de choses belles et profondes dans les instincts des animaux, dans ses aspects variés…et le canon tonne – folie humaine… *** Force et magie du talent : je lis l’Inde de Gautier et ses miraculeuses description de cachemires, de pierreries, de broderies m’excitent à reprendre la « Composition romantique. » Corps de chairs blondes presque en pleine lumière, éventail de plumes saumon sur étoffe rose chaud de satin, lourde draperie rouge, d’un rouge épais et opulent. Draperie sur les reins de la figure accroupie, constellée de perles, avec broderies vertes sur soie blanche. Au fond la mer d’un bleu sombre, le ciel avec ses gris colorés et ses éclats chauds atténués de seconds plans, notes blanches ensoleillées et chairs brunes des personnages du fond mais le tout comme un fond de tapisserie.*** Fait hier cette petite aquarelle inspirée par les fleurs actuelles. C’est à vrai dire une symphonie de printemps. Quel malheur d’être née un oiseau chanteur dans cette horrible époque. Le règne d’Héphaïstos vulgarisé. Vivre dans un roman de Jules Verne ! quand on rêve chants somptueux et divers, nobles architectures, bruit des fontaines, bruissement de feuillages. Dans ce chambard abominable de canon, de moteurs, de T.S.F, de pneus qui éclatent, enfin dans cette barbarie de science appliquée ! Tome IV Avril 40 – Mars 42Fait un croquis d’après un vieux Triton. *** Nouvelles alertes très courtes à 6h et à 3h de l’après-midi. Calme dans les rues désertes, beau soleil. Je fais une aquarelle d’après un bouquet de pervenches et une poterie jaune. Au fait je ne sais ce que je crains le plus : la lutte pour la vie dont je suis lasse – la bêtise et la platitude dans lesquelles l’art, et surtout la peinture, est tombé et qui me met moi, peut-être la dernière à sentir le modelé, le rythme et la joie profonde de la grande peinture, dans un isolement dangereux et une atmosphère déprimante d’incompréhension.Dîner à la « Bière. » Il y avait des garçons sales et communs remplacés par des serveuses presque toutes assez jolies. De beaux bras blancs robustes de filles du peuple. La forme humaine est ce qu’il y a de plus beau. La lumière joue sur les formes et sur la chair et les modelés. Rien à voir avec les taches et les plaqués des impressionnistes. *** Ce matin j’éprouve une horrible dépression en pensant à mon manque de ressources. Il faut que je sois enlevée sur les ailes du beau, de l’idéal ou du travail pour surmonter cet état, et cela ne peut se faire d’une manière continue et puis, je le répète toujours, il y a trop longtemps que ça dure…Malgré mon cafard j’ai beaucoup travaillé à un modelage en train et j’ai constaté que, malgré les difficultés (pour ne pas dire plus ) je n’ai pas perdu mon temps en étudiant le vieux Michel Ange. Il débloquait ses sculptures en faisant des membres très ronds, très pleins comme volume et là dessus des modelés secondaires excessivement travaillés et vibrants, le contraire en somme des « modeleurs. » J’ai profité de la leçon et j’ai obtenu une belle couleur blonde et beaucoup plus d’ampleur. *** Travaillé avec entrain inlassable au petit marbre – cela me donne un équilibre et une joie très grande et quelle éducation pour les volumes et les proportions !*** Le génie calme et substantiel d’un Titien, très passionné au fond, fécond et magnifique comme un fleuve. Toutes les notes, depuis la pleine lumière, les grandes ombres chaudes, la couleur toujours somptueuse et chantante. Travaillé avec un entrain extraordinaire au petit marbre. J’apprends beaucoup. Dîné à la Bière d’une choucroute, légumes et d’une salade. Lundi d’occupation.*** Ce marbre auquel je travaille est une expérience merveilleuse. Cela rejaillit sur la peinture.*** Luxembourg. Fin août et septembre sont la gloire de ce jardin. Les dahlias jaunes tachés de roux, améthyste, carmin, les glaïeuls d’un orangé opulent, enfin les géraniums vermillon, éclatant dans les feuillages vert sombre et pourpre. Des parterres. Les groupes d’enfants en pierre paraissant gris bleu sur le fond des frondaisons déjà rousses. Les troncs des grands arbres striés, avec leurs bandes moussues, marron ou gris froid ou beige, du lierre ou de la vigne rouge les escaladant. Un grenadier a fleuri.*** Rajeunir de vieux thèmes. Les interpréter avec une harmonie et une sensibilité à soi, ce qui relève plus, au point de vue de l’effet produit, de la nuance que du fracas. Car avec cette manie de soi-disant innover avec n’importe quoi, à n’importe quel prix, le naturalisme ne faisait plus que des charretiers, des mineurs, dans une couleur épaisse et boueuse.Sortie de bonne heure. Hôtel de Ville. Lumière enchanteresse, vibrante, enveloppée de belles ombres portées sur les maisons et les arbres. Un gros adolescent se détache tout d’un coup, voiturant une énorme citrouille, en pleine lumière chantante et dorée, avec de beaux accents. Retournée à la maison. Ressortie pour aller déjeuner rue St Jacques. Arbres du Luxembourg se détachant ou plutôt se modelant avec le ciel épais, gris bleu et nuageux, le tout dans une poudre lumineuse. Crépuscule chaud et doré sur le Val de Grâce et N.D. *** Après quelques jours passés dans un été réaliste, sensuel et certes très attachant, je sens mes ailes s’ouvrir, de nouveau j’ai envie de bondir (malheureusement l’exiguïté de ma demeure et ma détresse pécuniaire font obstacle) sur des cartons cloués au mur et esquisser largement mon « tuba mirum », avec des corps d’athlètes, des bruissements d’ailes et des froissements d’étoffes. Largeur, accents sombres et colorés soutenant beaux torses modelés dans la pâte lumineuse. Oh, puissance du génie, que ton souffle me soutienne et m’aide à sortir de l’ornière avant que Dieu me reprenne, ou sinon que cette heure ne tarde point !*** Nuage extraordinaire au couchant, les maisons au-dessous paraissent teintées de noir. Il est énorme, prodigieusement modelé en ronde bosse, doré, des ombres violettes, presque pourpres soulignent ses reliefs. Il se reflète violemment dans les flaques d’eau.Revenue par la rue Boileau au crépuscule, calme et provinciale. *** Commencé les coteaux de Sèvres. Il faudrait que ce soit très fait, très peint. Le ciel lumineux et les maisons claires et dorées entre les deux arbres du premier plan excessivement sombres. D’un effet superbe.*** De bon matin Sèvres Bellevue. En montant l’avenue le premier plan : un gros arbre soutenant des lianes qui dévalent en masses onduleuses vers l’entrée en ruine d’un parc. Le parti qu’on peut tirer de ces premiers plans saturés d’humidité, modelés en couleurs sombres et fortes, se détachant sur les arbres du parc suffisamment dessinés, mais derrière un rideau de brume assez opaque pour faire un second plan très distinct du premier et apparaissant sur une surface unie, avec des gris, des ors, des verts attenués et quelques trouées de ciel. Montée jusqu’à la grande allée. Le soleil apparaît radieux. En descendant pris un café à la Tête-Noire. Belles demeures. Fait des croquis préparatoire. Je ne peux exprimer l’ivresse, le bonheur sans mélange que me procurent ces promenades matinales.*** J’ai eu, étant prisonnière, la bonne inspiration d’entreprendre mon portrait au pastel. Bien m’en a pris. J’ai pu constater les progrès que m’a fait faire le modelage. C’est modelé dans le ton.*** Nombreuses visites ce samedi. La nièce de Rodin, Mme Van Rasbourg. Elle trouve que j’ai sa puissance.*** Terminé la petite peinture. J’entre dans une voie nouvelle, pleine d’intérêt. Comme je suis loin de l’impressionnisme dont je voulais sortir. Le travail de la matière, le dessin, le modelé. La composition, les proportions, enfin une certaine poésie qui doit s’en dégager, une première émotion qui vous a fait prendre le crayon et qu’on doit retrouver. « Recréer le printemps » comme disait Wagner.*** J’ai décidément un esprit lent, un tempérament à émotions profondes qui ne vont pas avec le temps pris dans son sens de durée. Maintenant je sais me diviser en deux, être sociable et commerçante autant que je peux l’être, ne pas négliger les besoins du corps et de distraction et écouter en moi le sourd fracas de l’eau profonde qui veut renaître grand fleuve ; oui, le désir des grandes œuvres me reprend, surtout deux choses : en peinture : Pierre et Paul guérissant de leur ombre et en sculpture : le tombeau de Puget Mais de nécessaires repos, des recherches naturalistes enrichissantes au point de vue document et peut-être, par leurs petites dimensions, profitables et pouvant servir à me sortir définitivement d’un état de gêne insupportable et pouvant servir aussi à édifier les grandes œuvres en puissance.*** Depuis lundi travaillé avec joie aux centaures. Forcée de me réduire, de me concentrer, je constate avec joie que je puis avoir des effets très puissants et très complets dans des dimensions restreintes. Couleurs très empâtées avec une palette ordinaire : blanc cadmium terre d’Italie terre de sienne brûlée noir. 1 2 3 4 5…j’ai dû me rendre au chevet de ma vieille amie mourante […] elle était déjà privée de la vue et la mort avait mis sa majesté sur son masque dont les modelés déficients, les mollesses, les écroulements de la vieillesse et les rides avaient disparus pour laisser voir la beauté de l’armature, l’arcade sourcilière bien dessinée, le nez long et ferme. Fait un très bon dessin. Les tons chauds et doux du visage dans le blanc et les modelés très puissants dans cette douceur colorée m’ont révélé de nouveau tout un côté de moi-même que j’avais déjà exprimé au début et dans le courant de ma carrière, exaltés quelques jours après par une lecture d’un grand lyrique espagnol « sur la plus haute branche le rossignol chanta ! » et cela a abouti à deux joyeuses esquisse au crayon : orientale et Samson et Dalila, quelque chose de tragique et de voluptueux, avec beaucoup de verve sombre, avec éclats dans l’ombre et un peu maléfique dans les accessoires et dans les fonds. Le peintre « somptueux et rubénien » s ‘en donnerait tant qu’on peut en pleine pâte colorée, avec de vigoureux modelés, de beaux accents et un faire moelleux et superbe. *** Hélas ! je ne trouve personne à ma température. Ils croient m’avoir et ricaner, mais je les ai bien davantage, comme citrons pressés, calebasses vides, poissons séchés, graines avortées, car le miroir de Persée (qui devrait être un bouclier efficace) projette ses rayons d’acier jusqu’en leur tréfonds et de moi, ils ne peuvent aimer et comprendre ce qu’ils ne soupçonnent même pas : l’envol dans les hautes régions, l’ardeur et la joie mystique ! Mais pourquoi Seigneur, toi qui m’as tout donné et qui peut tout me retirer, laisserais-tu périr cette flamme qui est un élan vers ta splendeur, un acte de foi, un « appel de chasseur perdu dans les grands bois. » Je réclame ton aide O Tout Puissant, fais cesser cette antithèse : cet élan, ce dévouement de toute une vie à l’art, ces « granges pleines » et ce misérable état social entre les plus misérables !Après cette belle effusion lyrique, raccommodé mon drap !… Note : se souvenir pour la chevelure et le teint de Dalila du blond très chaud et un peu mordoré, du teint mat et chaud de la dame dans le métro. Inégalités humaines dans le métro. Ce garçon en casquette d’ouvrier d’une beauté splendide et cet homme de petite taille encore jeune, d’une physionomie laide et basse faisant penser à un cochon. *** Le temps s’est adouci, une pluie fine est tombée sous laquelle je suis rentrée par les quais et la rue Borghèse. Admiré en passant de vieux murs et des feuillages saturés d’humidité. Un vieux mur formant plinthe, avec des roses brique, des froids violacés, des bruns chauds. Cendre et mousse d’une gamme de tons admirable. Je case ça dans ma cervelle.*** Ma promenade à Sèvres n’aura pas été inutile puisque je crayonne cette « Entrée de parc abandonné » avec le souvenir de la première impression qui était : des premiers plans très accentués et le fond dans des gris soutenus, avec absolument l’aspect d’une toile de fond, séparée des premiers plans par une couche d’air brumeux rendant par contraste l’aspect des motifs principaux très modelé et très puissant de tons, mais, à part des verts et des tons de pierre très riches, une sorte de camaïeu en somme. Il faudrait donner une clarté assez intense sur la maisonnette, la porte délabrée, un peu du mur et des arbres et quelques rappels de lumière dans le fond. Ces jours-ci vu dans l’autobus un véritable monstre avec un nez aquilin de proportions énormes, des bajoues adipeuses et retombant en cascade sur le menton fuyant et le cou décharné et cordeux, les yeux pâles et saillants soulignés de poches graisseuses, les tempes plates et avec cela hargneux et de très petite taille. Il faudrait pour rendre cela le crayon du Vinci qui a su élever au sublime la caricature, cette déjection de l’Art.*** Après un peu de lecture je dessine à la plume une scène de « l’Enfant Prodigue », suite à laquelle je pense depuis longtemps, très facilement. C’est : le Départ. […]Je prends la rue du Bac par un beau soleil blanc et un grand vent, vrai temps de mars. Je remarque, hantée par mon projet de ce matin, les beaux porches de grand style avec des ombres puissantes, l’éclairage des maisons dans l’éloignement, souligné de beaux accents. J’arrive au pont Royal. La Seine très haute, un peu verte, modelée partout par des mouvements d’eau tumultueux les belles ombres sous les arches, la lumière sur les fortes piles de pierre très blanche et enfin au fond, le Louvre lumineux et coloré. Le ciel très à son plan au-dessus de la rue de Rivoli, très modelé, avec de gros nuages et d’un joli bleu gris. J’ai remarqué aussi, pendant ma promenade, le rayonnement lumineux sur les têtes, les mains, quelques détails des silhouettes croisées en chemin.*** La salle à manger, petite, avec la porte-fenêtre sur le jardin, un pan de ciel, des pommes d’un jaune opulent dans la coupe de faïence au liseré vert. La douce lumière. André, les mains croisées sur le dos de son chien blotti sur ses genoux. Quelle révélation que cette fin de journée ! Mais combien m’auront servi mes recherches de composition, comme je sens bien les volumes de la tête, des bras, du corps. Comme lentement, avec méthode, avec sûreté, je pourrais faire une œuvre de cette simple chose si belle, un homme rêvant ou causant, appuyé sur son chien, dans un jour légèrement de côté, doucement et puissamment coloré et ombré, dans une atmosphère d’intimité. Fait un dessin le lendemain, de mémoire. Eprouvé dans mon lit le grand calme, couchée comme le Bouddha sur le serpent.*** Quelle révélation ou plutôt quelle affirmation de mon tréfonds, de mes désirs, de la nature de mon Art. J’appréhendais cette séance et en quelques touches, en une heure, je fis plus qu’avec mon vieux cosaque. De larges modelés gras avec de beaux tournants dans l’ombre, simples avec des finesses, plus près de P.P et de M.A., de P.P. surtout, que de Rodin qui travaillait beaucoup d’après des vieux et des gens maigres qui donnent beaucoup de petits modelés. […]Pas d’anecdotes, ce n’est pas dans mon tempérament : les belles formes grassement peintes ou sculptées avec joie : Eros, Plutus ou la Gloire - Le Tombeau de Puget - Fin d’Empire etc. voilà mon élément, ma patrie, l’atmosphère bénie où je peux m’épanouir. Jetons-nous à corps perdu dans ce divin travail. Il ne nous appartient plus de savoir où cela nous mènera. Quand on a mis le pied dans un pareil chemin il est impossible de revenir en arrière. Minuit ce lundi 9 juin 41.*** J’ai fait hier d’après modèle une étude peinte de torse pour E. Mais dans mes entreprises je suis seule car j’ai préféré à l’enseignement de J.P.Laurens celui de Rubens et de Delacroix. J’ai préféré à la platitude académique ou photographique la puissance, le relief, la verve des vrais maîtres. Je ne peux figurer que comme isolée, terriblement isolée dans les salons.*** Hier fait une très bonne séance de sculpture. Les difficultés vaincues, j’ai pu modeler amoureusement et dans un style nerveux, mon bonhomme où enfin « tout se rejoint. » La justesse en œuvre d’art ne se prouve pas par des mesures mais par l’absence de solution de continuité du dessin et du modelé. Cela m’a rendue heureuse et, dans ces moments là « le roi n’est pas mon cousin. »*** C’était une très jolie femme type absolu de la grande bourgeoise infatuée de son rang, de sa richesse, de ses succès. Or elle a gardé intacte sa silhouette élégante, élancée et fine. Elle porte une robe noire (les gens de sa sorte sont souvent en deuil) faite par le bon faiseur, un collier de grosses perles. Sa physionomie a vieilli dans le sens caricature, c’est à dire que l’âge a accentué dans son masque les caractères particuliers : dans un visage clair et un peu ravagé, de type légèrement aquilin par la forme des sourcils, du nez et de l’ovale, de longs yeux d’un bleu d’acier, une bouche un peu large et sensuelle, encadrée depuis les narines par le trait dominant et accentué depuis, de cet étrange rictus de satyre venant comiquement contredire toutes les bienséances altières du personnage. O nature ! pour celui qui aime à te déchiffrer tu « n’avances pas masquée » mais plutôt éclairée outrageusement par le Diogénique fanal !*** La veille j’avais travaillé à ma sculpture d’après modèle et repris courageusement des morceaux, impressionnée par l’enveloppe lumineuse et de belles valeurs dans les ombres donnant par ce fait même des volumes plus justes, des modelés plus sensibles. A ce propos, j’ai constaté une fois de plus en art la gestation lente et inexorable née d’une impression forte. Comme je travaillais, il y a deux ans, à ma grande figure peinte d’après nature, le modèle pendant son repos (que de choses on apprend pendant le repos des modèles) alla non loin des fenêtres et le haut de son torse, éclairé de biais, donna de belles ombres et demi-teintes très vibrantes qui me frappèrent profondément. Obscurément depuis je recherchais sans doute, dans mes esquisses et dans mes études, ce tréfonds de ma nature révélée et je retrouvai hier la même sensation. « Tu seras », me disait ma Mère, « toujours la fille de tes sensations. » Cela est vrai, il me faut sentir fortement pour déclencher ensuite toutes sortes de besoins, réflexions, rassembler bien des choses, en apparence disparates, qui me hantent et veulent prendre forme.*** Viens de faire une excellente séance de sculpture. Ai pu affirmer des modelés dans des valeurs blondes. Une conscience ardente c’est peut-être le dernier mot de l’Art.*** Je viens du Cabinet des estampes d’où je sors émerveillée par les gravures de Rodolphe Bresdin. Des portes s’ouvrent. Obtenir une pareille grandeur dans un format si réduit. Liberté de la gravure qui va du rêve à la vie, de la vie au rêve.*** Une tendance bien caractéristique de mon esprit, c’est d’aller du particulier au général, de faire l’analyse la plus aiguë d’un masque, d’une silhouette, de faire une description balzacienne d’un paysage, d’une maison et ensuite de les transposer sur un plan décoratif et rubénien. |…] E. P. G. Faire, travailler ce tableau comme un grand haut relief, mais revêtu des tons somptueux, de l’éclat, des chatoiements de la chair, des étoffes, des métaux et du marbre. Modeler d’abord l’ensemble, puis les personnages et débloquant peu à peu. La pratique de la sculpture et l’étude des maîtres m’a rendue exigeante pour le modelé. Je le veux plein, puissant et avec des finesses exquises qui ne se peuvent obtenir que dans la force de la construction et la belle matière. Je sens qu’en ce moment je suis suspendue à ce désir de travailler d’après nature un beau torse en vue de cette œuvre. Tout est là.*** … j’ai enfin retrouvé définitivement l’ancien métier. Le solide, le vrai. Peindre avec des dessous et glacis.*** Cela me fait penser à tous mes projets de petits tableaux à grand décor, entre autres celui de la Légende hongroise dans une église byzantine d’or sombre comme San Marco. A faire dans le ton de ma grande esquisse « Fin d’empire » avec beaucoup de ciel dans un paysage désolé, avec des bruns, des verts bouteille sombres, des ocres clairs jaune de Naples. Ciel gris en demi-teinte avec taches bleuâtres et ardoise. Les tons des corps très soutenus et plus sombres que les verts clairs du terrain. Ce serait peut-être un acheminement pour ma grande toile projetée : « La fin des Mameluks p.68 M.S. » où tout est trouvé sauf la tonalité des corps qui me gêne encore.*** |