Musée Elise Rieuf 

Extraits du Journal d'artiste
de M.J. Carpentier

 

Tome V Mars 1942 – Septembre 1944

Suis bien dans mon domaine. Pas de morcellement. La grande peinture, la sculpture, peindre le tableau symphonie dans une belle matière, une belle pâte grasse et chaude. Continué Don Juan. Retrouvé la grande forme pétrie qui est le côté inné de mon art, ce que je recherchais déjà dans l’isolement à l’école des Beaux-Arts.

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Rebous et une amie venues dérouler et rouler les toiles. Grandes toiles pour le Salon. J’envoie « L’atelier » et « La composition en camaïeu », tons très chauds, très colorés. Circé. Revoir ces deux toiles, surtout la dernière, m’a donné folle envie de peindre. […] Revu mon esquisse des nations captives. Va très bien avec Don Juan et Circé. Je revois mes rêves. 31. Je reprends des motifs. Le temps en art ne compte pas. L’artiste évolue et se développe selon sa nature qu’il enrichit par l’étude et cela à ses heures, et selon le mot de Newton, en y pensant toujours.

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Excellente journée de travail. Le matin revu et repris anciens projets. Tout l’après-midi travaillé à Don Juan. Très grand progrès dans la conscience de ma personnalité, vraiment le tableau symphonie avec ses sacrifices nécessaires. Mais il n’est pas mauvais de partir de la forme forcenée et bien en volumes.

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En somme en peinture il ne faut pas chercher la vérité, il faut chercher sa vérité.

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Rude séance après « La Gloire ». C’est en 34 que j’ai fait cette grande composition en camaïeu et commencé à ressentir la « poésie des ombres. » Maintenant je dois aboutir dans le tableau que je peins.

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Le meilleur moyen de commencer la journée est de transcrire des pages ou de copier des dessins sur et d’après les maîtres.

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Me suis remise au lavis. C’est un excellent exercice et un beau procédé très souple.

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Déjeuner rue St Jacques. Vernissage. Mes tableaux font bien et sont remarqués. Mais à cause de leur vigueur on ne veut pas croire que c’est d’une femme ! C’est ridicule, que sait-on de nous ?

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Décidément hier je n’en pouvais plus. C’est pour cela (l’excès de fatigue me conduit toujours là) que j’abandonnais mes grands rêves pour des productions strictement réalistes. Et il n’y a rien à faire avec le mal de Dupré, c’est toujours le même cercle à parcourir. Enfin l’accumulateur s’est rechargé, je brûle de peindre en pleine pâte, avec de belles taches lumineuses sur des fonds puissants soutenus par de beaux accents. Là dessus j’ai fait très certainement des progrès.

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Je suis une contemplative. Je ne suis pas une lutteuse dans le sens actif et matériel du mot. Ai enfin totalement retrouvé le métier des maîtres. Le glacis passé avec la térébenthine est une chose aquarellée légère qui s’adapte merveilleusement aux dessous vigoureusement modelés.

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Il y a en peinture la vie pittoresque et anecdotique et la vie profonde et essentielle.

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La Providence me permet, trois fois par semaine actuellement, à mon réveil, de dessiner des athlètes chez mon voisin le boxeur. Le grand tableau auquel je travaille, choisi par Tamia, réunit ces deux tendances : la forme humaine et la poésie des ombres.

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Ces jours ci énormément travaillé pour finir Andromède et fait une longue séance avec mon voisin le boxeur. Son portrait aux deux crayons. Quels progrès j’ai fait. Commencé doucement par les grandes lignes et les valeurs. Puis affirmé le modelé.

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Je viens d’avoir mon modèle. Il a acquis une ampleur superbe en travaillant. Ce sont des passages de l’ombre à la lumière vibrants, moelleux, des petits modelés d’articulations d’une précision et d’une délicatesse exquises – et tout cela dans la grande forme. C’est cela la vraie force, la vraie science.

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Cette nuit je pensais : mon cœur dévasté est une grande steppe aride. Le jardin luxuriant de mon art et son palais de marbre est au milieu. Et je suis heureuse d’être ainsi. Pendant dix ans je ne pouvais m’habituer à ma solitude, maintenant c’est un besoin.

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Hier repris pour la troisième fois les jambes de Plutus « vingt fois sur le métier… » comme c’est vrai et quel morceau, quel pas en avant j’ai fait. Tamia voulait en entreprenant ce tableau que j’allasse vers une certitude. Or dans ma vie « la peinture avant toute chose » et la peinture grasse, chaude, très colorée (c’est à dire un nombre infini de valeurs), des transparences dans l’ombre, de beaux accents, des éclats lumineux dans les demi-teintes et le ton.

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… j’assiste à une leçon de culture physique chez mon voisin. Tandis que je regarde le boxeur accroupi, les beaux modelés, les ombres transparentes de ses membres et de son visage, ses pieds, les belles cuisses, la peau satinée de l’élève – il a assez la pose d’un faune penché vers une belle nymphe – et c’est beau, c’est ça l’art. Je les vois rapprochés, extirpés du décor. Je n’ai qu’à transposer. Un fond juste de valeur et poétique et ce sera la grande peinture voluptueuse, la figure humaine non silhouettée mais en relief, dans ses trois dimensions, dans sa forme intégrale. Ennoblir, ennoblir, voilà ce dont nous avons besoin. Ennoblir comme Velasquez ramassant un haillonneux de Madrid et en faisant une merveilleuse effigie en le pétrissant avec son fier pinceau.

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Je me suis réveillée ce matin avec cette pensée : déjà à l’école des Beaux-Arts les rapins, hostiles à cette époque surtout, disaient de moi : Carpentier, la grande forme et le frisson de la chair, et c’était bien ça qu’à travers tous les méandres de la lutte et des influences je devais poursuivre et retrouver.

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Légende Hongroise. Important. Très bonne journée de travail. Repris entièrement l’esquisse de la Légende Hongroise. Aurai mis beaucoup de moi là-dedans. Ai mêlé le sordide au somptueux. Des larves humaines dans l’ombre soutiennent l’afflux lumineux des malheureux. Le grand ternaire est représenté par les deux principaux acteurs et le moine qui se trouve presque au centre du tableau. Le roi c’est la passion, elle, la charité, le moine la foi ou la religion. Arabesque des mains bien trouvée dans les groupes des gueux et des magnats. Cela se passe dans un grand décor gothico-byzantin baroque, avec des ors sombres, des pierres sculptées, des rayons de lumière tremblée. L’harmonie générale est blanc, or et rose passé. Je fais du personnage royal un Hamlet un peu fou. Le rythme en flot qui se jette vers l’écueil est un peu comme dans certaines symphonie de Franck. Ce sera une œuvre très complète de maturité.

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Paysage. Je formule nettement mes idées sur le paysage en reprenant « Une mare dans la Forêt ». Traiter le paysage comme une composition avec des êtres vivants. Etudier des morceaux dans différents éclairages : forme, ton, matière. Dessiner la forme générale de la composition : tache, lumière et ombre. Puis chercher dans cette disposition générale les éléments divers. Ne se mettre devant la nature que pour étudier les morceaux. Mais le faire avec la plus minutieuse observation.

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Se souvenir de la belle lumière crème dorée sur le pot avec des œillets. Asservir la tonalité à cette lumière ou plutôt cet enveloppement lumineux d’ensemble, un Corrège coloré, modelés puissants et sensibles, grassement touchés, alors quel ensemble plus valoriste que polychromiste on obtiendrait !

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Je suis furieusement dans mon rythme, ampleur, volume. J’ai dit m… à l’impressionnisme, j’ai même envie de dire m… au pittoresque. L’essentiel en somme toujours m’attire. Le modelé et l’éclat, ces beaux luisants sur les chairs, les métaux, les marbres, les poissons. Ces beaux luisants avec le ton et les ombres ambrés sont les vraies voluptés de la couleur. Cela nécessite le pétrissement dans la forme d’une belle matière.

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Je me réveille avec le désir de faire mes plus grandes œuvres. C’est moi qui suis dans le vrai malgré la conspiration du silence que je n’arrive pas à briser. Bâtir des personnages vivants dans une arabesque de lumière.

Je dois travailler par les volumes et par la tache de lumière soutenue par des accents, bien plus que par l’effet. Rythme, rythme ardent, rythme de flot, rythme plein. L’enthousiasme conscient, l’exécution passionnée tenue dans la main de fer du formier, voilà mon tempérament, au fond un tempérament très ornemental.

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Vers le soir allée faire l’étude des arbres du Vert Galant. Par un doux soleil voilé d’été étudié les arbres comme des personnes. Il n’y a que l’huile pour rendre complètement la solidité des ensembles et la finesse des détails. Grande jouissance.

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Un corps de femme en chair, aux tons chauds et perlés prend les poses de ma composition et c’est l’ultime révélation pour ce tableau. Que ce serait grand, que ce serait beau et…joyeux, coloré richement et avec finesse. Grandeur, style, joie de peindre. Vu une superbe étoffe ancienne avec reliefs. Fond vert amande un peu foncé, opulentes broderies d’or, d’argent, de tons saumonés, incarnats, terre de sienne. Les bords zinzolin, mauve violacé aux reflets bleus plus clairs. Quel enchantement ! Grandeur. Style. Joie de peindre.

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Joindre à un certain Sortilège une exécution dans une pâte solide extrêmement concrète c’est joindre l’âme et le corps, c’est la vie même. L’âme avec ses élans, avec l’imagination insatiable qui veut des éblouissements, du mystère aussi et le corps avec toute la beauté des formes et de la matière. C’est l’Art complet. L’observation alliée au lyrisme.

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Lettre à une amie :
« Je t’ai quittée pour aller à Charenton revoir un motif. Bien m’en a pris, j’avais passé une partie de la nuit très mauvaise : un peu de rage, de grands remous ; ces projets bouillonnants toujours entravés… Bien m’en a pris. Je fus transportée dans un rêve merveilleux : les grands arbres conservaient encore leur majesté, quelques-uns d’entre eux éclataient en jaune d’or et l’atmosphère ouatée, enveloppante d’octobre colorait d’une tonalité puissante les vielles pierres moussues, lavées de rouille, brouillées de mauve pâle. Une chute d’eau, sous le tunnel du vieux moulin de la Chaussée bouillonnait dans l’eau très sombre aux remous argentés. Puis la rivière de Charenton, bordée de vergers et côtoyant les hauteurs boisées du plateau de Gravelle. C’était très beau, j’ai fait un dessin et ça m’a complètement retapée. En somme me suis retrouvée dans le même état d’âme que pendant la matinée du dimanche 13 octobre 40 où j’ai eu le coup de foudre pour mon paysage « Entrée d’un parc abandonné ». C’est donc octobre et non septembre qui m’est favorable comme lumière et comme ambiance. Très Ruysdaël, avec son soleil presque entièrement voilé. Son abondance. Enveloppé de brumes à tonalité chaude et compacte. Son faste tragique en un mot. Avant la mort. »

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« La Pêche miraculeuse » dont tu as vu l’esquisse serait le thème qui se prêterait le mieux à ces voluptés picturales : alliance serrée de la nature et de l’arrangement d’ensemble. Torses d’hommes athlétiques avec des modelés sensibles. Flopée chatoyante de poissons, petits corps d’enfants bien potelés et pelotés par l’auteur. Fonds de barque et de paysage assez mystérieux et un tantinet tragique, modelés tout en restant aux arrière-plans, comme le fait Corrège. Le tout enfin peint dans une pâte abondante, variée de facture, toujours dans l’épaisseur avec de grands pans d’ombre et de lumière onduleux. L’ensemble faisant un Tout, pour la matière et pour la forme. C’est une conception très classique mais qui serait bien moi pour la sensibilité.

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Repris le portrait de Lefèvre avec glacis très légèrement empâtés. Merveilleux métier. Heure délicieuse. On peut ainsi se donner le plaisir de trouver des gris exquis et les luminosités les plus fraîches sur les dessous solidement modelés. Enfin j’y arrive.

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Encore il y a quelques années je rêvais, comme Balzac, « d’être célèbre et d’être aimée. » Mais quel BONHEUR plus intense que des séances de peinture comme je viens d’en faire. La recherche d’abord de la construction et du modelé, ardente, en pleine pâte camaïeu. Puis, une fois l’ébauche séchée, la reprise avec des glacis en demi-pâte, avec des gris, des luminosités brillantes, des ombres colorées. Comme c’est plus PROFOND et plus VOLUPTUEUX que la gloire. La gloire ou simplement la réputation c’est l’agent nécessaire à mettre le peintre hors des luttes affreuses pour sa sécurité.

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Retour à la grande peinture. Retouché ou plutôt refait le bras de ma Venus. Travaillé debout sans fatigue, avec joie et largeur. Nuit pleine de grandes pensées et de foi. Quand finira en moi ce duel ?
Ce duel est peut-être bien l’instinct de SUBLIMATION que j’éprouve devant la nature. Allier la CONSCIENCE dans ce qu’elle a de plus élevé en art avec la LIBERTE. Allier l’EMOTION dans ce qu’elle a de plus subtile et de plus intense avec l’IMAGINATION.
A mon bureau fait d’excellents dessins à la plume : Persée et deux têtes vues dans le métro. J’entrevois ce qui est véritablement la CREATION en art, faite de science, de souvenirs, on devient alors visionnaire des formes, des modelés, une sorte de toucher intérieur aussi réel que dans les sensations nocturnes et aussi NATUREL.

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Je ne peux travailler que sous ce signe : une ABONDANCE ORDONNEE exécutée dans l’ARDEUR.
En somme faire comme le CHEF D’ORCHESTRE qui, de toutes les parties d’une symphonie, fait un tout. Multiples sonorités, multiples PLANS de ces sonorités, enfin « multiple splendeur » comme dit l’autre. Amasser une quantité considérable de matériaux et de leurs nuances suivant les DISTANCES-MATIERES-ELEMENTS et tout cela réuni dans un ensemble attrayant par sa disposition, son effet.
Peindre grassement le tout enfin, un ensemble de rêve peint avec la plus forte réalité. Cela s’accorde bien avec mes tableaux de figures.

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Art poétique : la Liberté. Fondée sur la science, car je ne suis pas libre si je ne peux pas. Là est le nœud de l’imposture d’une part et de la hideuse prudence académique basée sur un petit savoir superficiel, de l’autre. Vous qui en avez assez de l’imposture et de l’académisme, ces deux platitudes, venez. Je choisis maintenant l’éclairage qui convient à ma touche. Or toute l’originalité du peintre est dans sa touche, dans sa façon de manier la pâte et de rendre la matière.

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Comment lutter, pauvre de moi. Tous s’appuient sur le détail, et les commérages et les petits individus. Quand je fais des portraits je m’élève jusqu’au type. Quand je fais des compositions je cherche l’essentiel, l’ensemble et le style. Bref, je vais toujours du particulier au général.

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Défendre ma vie et mon rêve. Ce n’est pas une petite affaire. J’aime de plus en plus la BEAUTE. Le REVE et le CALME. Les beaux et grands paysages, les beaux êtres, les beaux tons, la belle lumière enveloppante. Je ne fais, en réalité, de beaux paysage que pour les fonds de mes compositions.

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Sur la vie dans l’Art - à développer : ce n’est pas la représentation de choses vivantes qui fait la vie, mais de faire vivre. Or, on peut faire vivre des fables, des êtres imaginés et ne douer d’aucune vie des êtres vivants ou des faits pris dans la vie. Un conte de Perrault ou de Grimm, une fable de La Fontaine contiennent des êtres bien plus vivants qu’un quelconque roman naturaliste. Une statue de Michel Ange, un ange du Corrège sont bien plus vivants que les productions d’artistes sans flamme, sans puissance ayant travaillé d’après nature.

Tome VI

Quarante ans de recherches passionnées pour retrouver le beau métier et surtout la quintessence de l’esprit des Maîtres :
Ils ne peignaient pas l’aspect, ils peignaient par le volume et donnaient ainsi à leurs créations et non à leurs copies l’impression de la forme intégrale, du magnifique haut relief coloré.

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J’ai vraiment le sens de la Pureté*, l’incandescence, le blanc igné. Je trouve ce symbole : le diamant, la limpidité unie à la richesse, cette chose inouïe, contradictoire : le prisme aux mille couleurs, reflets obtenus par la blancheur la plus pure. […]*J’ai trouvé cela parce que je suis arrivée en peinture avec le morceau que je travaille à un stade de pureté, vraiment l’art pour l’art et pour lui seul. C’est un holocauste, c’est un élan de tout l’être, de toutes ses facultés. Et comme facture je suis parvenue à l’ardeur dans l’ampleur calme, à l’unité. L’état divin doit être l’unité, l’unité des trois corps, des trois grandes forces de l’être. Toujours le grand ternaire de Louis Lambert.

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Eros, Plutus et la Gloire. Très bonne séance sur la tête. Bataille mais bataille délicieuse. Tout dans une tête s’appuie sur l’emmanchement de l’oreille, du cou, de la mâchoire, du crâne. Tout le côté attache, ossature, solide.

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J’ai rapporté à la maison la petite esquisse à l’aquarelle de « L’Europe enlevée ». J’ai très envie de la peindre telle que. Il faudrait pouvoir tout sacrifier au rythme. Il est certain que mes tableaux conçus dans cet esprit font très bien et sont très décoratifs en dimensions réduites f 40 et 50. Exemples : Fête de Pan, le Concert dans un parc sont bien plus décoratifs que les tableaux conçus dans un esprit rembranesque faisant cube dans lequel se meuvent les décors et les personnages.

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La peinture, art plein de sève et de sucs. Bien que je raffole du pittoresque ce n’est point mon fait. D’autres rythmes me tourmentent. Témoin cette délicieuse figure d’Espagnol tourné de dos. Mais les gros volumes énergiques, les jambes de l’histoire de Decius, mes premières académies pétries aux Beaux Arts étaient dans cet esprit. Je pétris de la chair.
La Volonté doit être toujours au service de la Volupté en Art.

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Pétrir des grandes masses de chair « charnelles et sculpturales », d’un beau dessin animé d’un style fougueux et sensible. De beaux corps bien bâtis, des torses et des membres « en volume » éclairés légèrement de côté et calés par de beaux accents. Dans le ton grassement. Des paysages pierreux, torrentueux, massifs. Grands arbres, enchevêtrement de lianes s’agrippant aux architectures patinées et ravagées par le temps : « ce maître en beauté. »

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Il y a deux manières d’être informe : par la déformation outrancière ou par le manque de puissance.

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Cette effroyable figure* m’a frappée, c’est un S.S., un bourreau allemand des camps de déportés. Arcades sourcilières creusées sous un front bas et asymétrique. Crâne en **      , oreille de faune, mâchoire épaisse et lèvres minces, mains énormes. Entassement de cadavres. Il faudrait la pointe d’un Goya ou le crayon d’un Doré pour en rendre toute l’horreur macabre.
*Note : En marge deux croquis à la plume et au crayon. Le premier la tête du S.S. avec la mention : « la mâchoire encore plus massive. » A côté deux têtes de femmes (celles du métro) avec en légende : « Ombres chaudes et rousses. Lumière dorée, fond gris clair. Très beaux modelés. Ensemble enchanteur et corrégien. Ce qui fait, avec le contraste de l’affreuse brute et des tortures, le mystère des lois divines. En aurons-nous un jour la clef ? ».

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Passé la journée à Bourg-la-Reine. Magnifique promenade à Robinson. Retour par la Vallée aux loups, le parc de Sceaux. Au commencement lumière dispersée encore zénithale. Le temps menaçait de se gâter. Mais au bout de quelque temps, tandis que nous étions sur la terrasse de l’Ermitage, la lumière se tamise, puis se dore. Dans la soirée le ciel deviendra d’une pureté idéale mais non sèche, un bleu turquoise opulent et doux. L’extase commence à m’envelopper de son bien-être délicieux. Je fais un croquis des plans successifs de verdures, de constructions, de terrains, de lointains bleus, pour mieux les voir, les analyser et goûter les modelés à la Corrège (ses fonds sont merveilleux) des frondaisons. Dans la nature je retrouve sans cesse les grands maîtres car ce sont les seuls qui l’ont comprise, comme les grands dramaturges ont seuls décrit les passions. Mais il faut, pour arriver à cela, une étude profonde de ses beautés et un amour passionné de l’art. Toute une vie pour une seule idée « en y pensant toujours » comme disait l’autre. Puis descente par un petit chemin qui a l’air d’un torrent desséché jusque dans la Vallée aux loups. Beaux arbres sur une pente avec coup de lumière sur les souches, les feuilles, les terrains. Vu la maison de Chateaubriand. Vieille maison à la française, majestueuse et simple dans une solitude encore vierge des affreux « lotissements », belle comme un coin de Bourgogne. Une belle demeure en face pleine de roses. Beautés sur la route. Vieux murs, lourdes masses de sureau, belles masses d’arbres, petit chemin très étroit, sinueux, entre deux murs. La maison dévastée et le magnifique arbre en or, où d’énormes boules de gui s’agrippent, sont ses principaux ornements. Puissantes bardanes. Cèdre noir. Enfin une foule d’impressions, de sensations puissantes, enivrantes, une de ces journées rares comme j’en ai relaté dans ce journal, une de ces journées lourdes de joies profondes, une journée paradisiaque. Là c’était dans la lumière, la lumière triomphale et dorée de mai. Et aussi, parmi les beautés de cet inoubliable après-midi, les bêtes : une chèvre marron roux très clair tacheté de noir et ses petits chevreaux, un tout jeune chat noir délicieux, souple, deux chèvres blanches dans la lumière dorée, un grand oiseau noir avec des plumes blanches dans la queue très longue. Mais la végétation est en avance d’un mois. Les roses sont exubérantes, elles sont rouges, roses, roses et blanches, blanches, ocre, orange, rouge sombre. Elles sont magnifiques, elles couvrent une partie des murs, des maisons. Elles jaillissent des parterres. La nature n’a jamais été aussi exubérante, les arbres aussi touffus. On dirait qu’elle voudrait nous faire oublier ces années d’horreur, de mort et de destruction.

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Crayons : les meilleurs sans hésiter - fermes et souples – n° 915 Corgié à Paris dessin pierre noire H 6, rue de Trévise.

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A la bonne heure, quand je peux commencer ma journée par une longue méditation, des lectures, des recherches. Aussi repris le grand « Persée » sur mon cahier 45 et très bien dessiné de mémoire un type vu hier au marché. Etre dans son rythme, tout est là. Retrouvé la tendresse et la lumière soutenue par de vigoureux accents. Fait une bonne et longue séance sur la statue d’homme. Il me faudrait maintenant modèle pour faire d’après nature des dessins d’ensemble de tous les côtés et monter une sculpture demi-nature.

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Très violente impression en regardant deux vues de Paris sombres et tragiques de Daubigny, illustrant les « Mystères de Paris », après lumière dans la rue descendante et à St Etienne du Mont. Enfin séparé l’émotion imaginative remuant le tréfonds et occulte, de l’émotion sensitive uniquement lumineuse et peintre.

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… je voudrais être dès l’aube à l’air libre, dans une belle vallée ou au bord de la mer, respirer largement, ne pas avoir de préoccupations mesquines, ouvrir les ailes, travailler, travailler largement, avec ivresse, avoir la place de dégueuler de grandes machines. Ah ! j’étouffe, c’est trop longtemps attendre, trop longtemps patienter, se replier sur soi-même.

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Eros, Plutus et la Gloire est plein d’énergie statique. Les éléments de ce tableau pouvaient être posés. Or, les œuvres d’énergie dynamique, où tout est dans la composition et le mouvement, se doivent réaliser d’une manière différente : le mouvement ne se pose pas.

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Je viens de passer trois jours à Brie (y compris le voyage). Grand air vivifiant dans la plaine, petite mare noire entourée de broussailles, très poétique, chant des bouleaux tout le long de la route, grands arbres sombres, lourds, sur le ciel sombre, mais insupportables gamins. Au bout du chemin vicinal, petit château blanc Premier Empire dans un beau parc. Je fais le croquis d’une route descendant et tournant vers un village. Soleil sur les arbres et les pierres. Ciel violacé. Retour par un chemin servant de dépôt de munitions. Impression pénible. Le lendemain été jusqu’à Servon, vieille église dont les contreforts plongent dans un abreuvoir. Plantes grimpantes. Bonne chère délicatement servie. Repos. Au retour, debout dans le car, j’aperçois une belle chose. Un homme au beau torse bruni avec un attelage de vigoureux percherons. Mais ce qui est le plus important, c’est que ces trois jours représentent vraiment un tournant de mon existence et même le dernier tournant. Et qui sait si l’état actuel du monde me permettra de le vivre ? C’est peut-être le meilleur, celui pendant lequel je vais vivre ou, du moins, produire, c’est déjà ça, selon mon rythme. En tout cas cela m’a donné une certitude. Je suis vraiment taillée pour développer de grands thèmes picturaux en pleine liberté, et c’est mûr. Voilà plus d’un mois d’ailleurs que je subissais une crise qui devait aboutir à quelque chose. Je cherchais à m’exciter sur les petits tableaux, les paysages et ce qui a des chances de se vendre et ça me rendait malade…
Or, Lefèvre, avec son petit air tranquille d’ancien clerc, me demande de décorer son grand hall de Brie, panneau central et deux plus petits latéraux. Il en avait déjà parlé à propos de mes captifs. Si j’avais été bonne commerçante j’aurais pu les lui coller, c’était tout bénéfice. Mais mon ardeur m’entraîne et c’est fou… Mais c’est la sève, le génie, c’est encore la jeunesse. Tamia, protège-moi. C’est un acte de foi. Il faut marcher avec confiance et foi. C’est le dernier déploiement de mon destin fleuve. Il s’élargit, s’élargit dans le grand espace et noie toutes ses forces tumultueuses dans le mascaret. La mort dans le seigneur. Au milieu de la galerie des batailles POSÉES, TAILLEBOURG seul se détache, avec son impétuosité, son relief puissant. De même à Saint Sulpice, la chapelle des Saints Anges au milieu des PLATITUDES SANS DÉFAUTS, grande révélation se rapportant aussi à mon dernier tournant. Quand je suis allée chercher mes dessins exposés aux « Dessins », la vue de mon académie de femme d’après Fauriat, pourtant excellente et sensible, ne m’a pas satisfaite comme le dessin de grand Rythme pour la « Légende Hongroise ». Alors, il faut aller de l’avant. C’est dangereux, bien sûr, mais il faut bannir la peur. Penser aussi à reconstituer ma Société. Je lis la définition du mot MÛR : au figuré. Projet mûr, suffisamment médité. Reprenons nos slogans depuis si longtemps inscrits dans ce journal même :
« Les grands faiseurs de corps de la Renaissance. » Taine
« Le dessin étrange de Michel Ange »
« et tout l’emportement de l’Art Flamand » Banville
« Une chose qui serait belle : réunir le style de Michel Ange à l’exécution empâtée de Velasquez » Delacroix
« Ces peintures puissantes et grasses » Barbey d’Aurévilly

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Merveilleuse séance avec le beau modèle pour le Bacchus. Dessin déf. comme les précédentes séances. Je vais vers la grande peinture, ma voie, avec certitude. Tout sacrifier au VOLUME – au RYTHME – à la SONORITÉ. Tout le meilleur de moi sous la protection divine s’envole, se déploie. C’est l’ART. Mais toute la lutte matérielle est lente, pleine de petits obstacles, de déboires, d’impressions pénibles et toujours angoissante. Je n’ai pas assez de charbon et le réserve pour les séances, le reste je crève de froid.

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Je suis pourtant parvenue à ce que je cherchais obscurément : le type. La beauté préférée au particulier et au petit modelé, où a excellé Rodin d’ailleurs, le petit modelé, par exemple dans mon modèle, les dentelés, les accents des omoplates, se peuvent inscrire dans la grande forme qu’on peut manier selon sa volonté, comme Michel Ange et Delacroix, ces génies si libres. Ces nuances exquises chantent d’autant mieux lorsqu’elles sont incorporées aux volumes pleins. Et finalement la recherche du type et de la beauté n’exclut pas le Frisson de la chair. Ce qu’on disait de moi à l’Ecole des Beaux-Arts. J’avais vraiment cela dans la peau. Mais qui peut comprendre ce langage à présent ?

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J’ai le dégoût des expositions où rien de grand, rien de puissant ne se voit et par cela même, rien de vraiment tendre et sensible.
Les séductions du pittoresque et de l’actualisme en regard de l’enchantement des caractères essentiels et du permanent.
J’aime ce que je peux considérer longuement, amoureusement, par antithèse à ce qu’on peut « saisir ». Un visage de femme bien éclairé, blonde ou rousse, qui se modèle dans une chaude lumière. De grands arbres lourds, dont les masses se modèlent dans un crépuscule doré ou sur un ciel argenté parcouru de lourds nuages de cendres.

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Journée qui me convient. Le matin, à ma table, remanié croquis sur mon cahier. Rêves. Affirmations. Le soir, coloré avec succès la bacchante qui, dans mon grand tableau, relie les buveurs aux nudités sacrées, qui tient lieu de trait d’union entre le réalisme et le lyrisme, et encore un réalisme à la Courbet ou à la Jordaens qui n’a rien de la copie servile. Mme D. venue me voir. Je puis constater sur elle la justesse de mes tons – des gris chauds ou délicats dans les demi tons, des accents puissants et variés d’intensité – des tons de chair colorés dans la lumière dorée. Cela pourrait me donner un grand calme, une grande assurance. Grande journée de calme et de production.

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Venu Laugier l’après-midi (croquis ci-contre). Beauté vivante dans mon atelier. Lumière admirable à la Titien. Ardente et Calme. Dorée sur les modelés sensibles des épaules et des genoux plus clairs, les épaules et les bras étant très cuivrés. Cela devrait me donner du courage et du calme. Un Dieu aurait composé lui-même cette apparition qui me donne tant de Certitude et qui me rappelle l’émotion des fonds d’automne rutilants, dorés, vus avec G. à la Varenne, fonds de Giorgione abondants (l’automne était superbe cette année) et modelés.

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Dans ma peinture il faut : éclat, harmonie, chatoiement, unité. Terminé la préparation des Bacchantes. Cela pourrait rester comme cela. Cela serait très beau. Cela évoque une fresque de Pompéi.

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Enivrante lumière du matin. Vibration différente de celle du soir pourtant si belle. Fait une étude de peupliers à la Jatte. L’après-midi retouché le tableau d’hier.

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L’Antiope de Watteau résume à elle seule toutes les grandes qualités des Vénitiens et des Flamands. Composition harmonieuse et aisée – coloris somptueux – modelé sensible des chairs, des étoffes, des ciels – luminosité vibrante – dessin puissant et délicat.

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Travaillé aux Bacchantes. J’obtiens la pâte et le modelé par superposition du travail. C’est bien plus voluptueux que le « morceau enlevé », mais il me fallait le véhicule qui permette ce mode d’exécution sans embus.

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Je n’ai fait dans mes œuvres aucune concession aux modes passagères. Je suis habituée à trouver dans mon travail, en moi-même, les seules satisfactions. E.P.G. est mon testament, c’est une illustration du poème et de ma propre vie. Dans la pâte et dans la forme, j’ai nettement l’impression qu’il sera considéré comme mon œuvre maîtresse, peinte avec une palette simplifiée. Je suis restée sur l’accord de la clef harmonique conçue dans des tonalités or sombre, légère note rose chaud.

Tome VII 1ier janvier 1947 – 31 décembre 1949

Oui, s’il l’on m’avait dit quand j’étais Boulevard Gouvion que je pourrais reprendre indéfiniment mes modelés sans craindre les embus, les craquelures, comme le faisaient probablement les anciens, j’aurais, pour ce plaisir, enduré bien des peines.

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On se rend compte comme une belle chose comme le « Concert champêtre » est indiqué avec peu de choses, sans insister et cependant tout y est.

Faire quelque chose de chatoyant et de diapré.

Nous préférons la lignée à la soi-disant innovation, à la révolution.

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Les Chinois ont excellé dans les arts mineurs et poussé, plus qu’aucun autre peuple, surtout le goût de la couleur, du multicolore harmonieux et des belles matières – bronze, émaux, cloisonné, porcelaine, broderie, marqueterie jusqu'à en constituer un ensemble féerique inouï.

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Dans le domaine de la peinture qui contient bien un monde à elle seule, le monde visuel, le monde plastique, j’ai tout étudié : la Figure humaine, les heures, les sites, les groupes. Jusqu’en haut de ce vieux bahut sont entassés documents, croquis, projets maquettes. Je n’ai que cherché à apprendre avec ardeur, c’est pourquoi je n’ai au monde ni honneur, ni argent, ni puissance ! De grandes toiles roulées, des plâtres, des terres cuites, des châssis, des cartons pleins de pastels, de fusains, d’aquarelles s’entassent dans les coins et prennent la poussière. Je n’ai jamais pu modifier le décor où, depuis mon adolescence, je peins et je modèle, ce sont toujours les vieux meubles, héritage précaire de mes ascendants, ils sont démodés, défraîchis, les objets sont ébréchés et cela est mon monde, cela s’appelle un monde !

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Bonne journée Bourg-la-Reine. Repos, lumière sur les chairs dans le jardin et dans la pièce de l’est. Il n’y a que ça, la belle lumière sur la chair très colorée, gris, tons chauds, accents puissants, grassement peinte, la plénitude du ton.

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Importante journée. Lumière admirable toute la journée après une matinée nuageuse. […] Le matin, avais retouché une esquisse au crayon. Vu le salon Nouvel Indépendant. Petites toiles, quelques bons dessins, quelques bons paysages de Le Breton Cottet. Une scène le soir de Santini. Dès la sortie, un jardinier les bras nus, beaux accents, tons chauds, les passants, puis je peux longtemps regarder un manœuvre qui, le torse nu rentre du bois. Passants. Pris un détestable faux café au coin de la rue Jean Goujon. Fête de lumière sur les pierres et sur les arbres. Vu Mme Kahn et son jeune secrétaire Zessos. Gargallo… fait un croquis d’un des chevaux de Marly. Le vendeur de glaces, ombres transparentes, peau rosée, très modelé. Les colonnes rue Boissy d’Anglas, puis l’enchantement des Champs Elysées, ombres puissantes, beaux arbres, massif de roses, fait un croquis de femmes et d’enfants. Je m’arrête pour voir tous les personnages dans cette lumière dorée et qui modèle si bien les chairs. Il est tard, j’ai faim, je rentre pour préparer mon dîner. J’ai emmagasiné beaucoup de choses.

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Le modelé : tout est modelé dans la nature, le ciel, les coteaux, les arbres. Le Corrège, avec ses fonds merveilleux, l’a compris. Voilà de grandes journées pour la connaissance de soi-même. Depuis la surprise toujours enivrante des premiers soirs d’été ensoleillés, de la chaude lumière, jusqu’à la lumière d’en haut plus austère au premier aspect, mais plus prenante, plus profonde et si solide pour un formier. Or les plus grands artistes ont été avant tout, des formiers.
Faire une traduction, comprendre, découvrir peu à peu une belle œuvre, c’est prendre le même plaisir qu’un voyage à pied dans un beau pays, on savoure tout, rien ne vous échappe.
Repris les « Bacchantes », fait une délicieuse séance. C’est vraiment le « vrai » métier : reprendre sur un camaïeu solide. On arrive ainsi à une fraîcheur de ton, sans fatigue et c’est exquis.

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Arbres très verts avec reflets lumineux argentés, ombres profondes, ciel bleu violacé sombre avec nuages. Toujours procéder par la lumière et l’enveloppe.
Evidemment, ce qui me pousse à produire, c’est le plaisir, le plaisir de s’exprimer, de comprendre, de créer, c’est, dira-t-on encore, une chose personnelle, mais quand je considère mes collègues qui sont mus par le désir de plaire, de vendre, d’augmenter leur bien-être, ce plaisir est tout de même plus noble puisqu’il va précisément jusqu’au sacrifice de mon bien-être et de la considération, ce qui est parfois bien douloureux, cette flamme dont je suis animée et qui ne s’éteint pas avec les ans ne peut se réduire, il me semble, à un vil mobile égoïste. Ce que j’ai pour moi (malgré mes déboires indescriptibles), c’est une puissance de réalisation qui fait qu’une pensée, une observation devient infailliblement étude ou œuvre et tombe comme un fruit mûr. Je le constate par ce journal. Exemple : pensée observée au marché page 31 en avril, réalisée hier avec les poissons ; pensée observée à Bourg-la-Reine en avril page 34, réalisée avec une étude au pastel sur nature en mai page 37. C’est malgré tout une grande force que cette Fatalité qui va droit à son but, sans s’inquiéter en somme des dangers toujours croissants de la vie matérielle.

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Un proverbe chinois dit : il faut 10 000 peintres pour en trouver un qui soit bon…
La matière et le rêve, l’imagination et l’observation, le style et la nature, le volume allié au modelé frémissant, l’âme et le corps en un mot. Je suis comme Saint-Simon, « grand écrivain posthume, il était immuable comme Dieu et d’une suite enragée ».

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Après avoir descendu dans les profondeurs du désespoir (les contacts humains ne me valent rien), pour me remettre, le matin modelé l’Œdipe. Travaillé avec passion. Je passe l’heure d’aller chercher le pain. Ravaudé un drap, arts ménagers, déjeuner, repos, puis, j’empoigne mes grandes brosses et je fais un morceau épatant, je recrée le printemps, tout mon enthousiasme juvénile de peinture grasse, la chair pétrie et en plus la science et le style si chèrement acquis. Cela me fait remonter au septième ciel.

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Mon art est charnel, classique et sculptural, en opposition avec le linéaire académique. Voilà, il me semble, quelque chose de bien trouvé, une vraie « formule magique ».
Fait une excellente séance qui m’a remise d’aplomb. Pourtant, quelle situation amère et angoissante est la mienne. Mais se trouver tout d’un coup sur un plan de largeur et de liberté qui fait crouler tous les doutes, n’est-ce pas une chose tellement exceptionnelle ? C’est mon viatique, mon tonneau diogénique.

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Ces trois derniers jours, ai fait le portrait au pastel de Mme Vollat. J’ai pensé aux lettres de Latour quand il dit : « Que notre métier est difficile, les ombres changent… ». En effet, j’ai commencé par un beau temps bien doré, or le second jour en arrivant au Boulevard Bineau, j’ai été surprise par une lumière crue et claire, un ciel trop pur, quelque chose de décoloré et de triste à force d’être lumineux et pur et le « doré » sur le visage n’y était pas. Le jour suivant, un beau ciel sans nuage mais épais, bien de chez nous. Une lumière éclatante, mais enveloppée réjouissait l'âme et de nouveau dorait le visage. Le soir impressions très belles dans la rue Borghèse sur les feuillages.

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Pour nous, la Déformation n’est pas le Style, le style, cette écriture qui s’accuse dans tous les coups de pinceau, dans la touche, dans la tournure des personnages, dans le modelé frémissant, dans les accents puissants qui soutiennent la mélodie des valeurs blondes, des passages exquis, dans ce tout enfin paraissant jaillir armé tout entier comme Minerve sortant du cerveau de Jupiter.

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Ce n’est pas le genièvre comme Byron, ni le vin comme Rabelais, qui sont mon Hélicon, c’est la peinture. Hier, m’étant mise à peindre, j’ai retrouvé mon équilibre. Il faudrait peindre comme Titien qui peignait épais et lisse et certainement avec des couches superposées, car la matière rugueuse accroche la lumière et compromet les modelés dans certains éclairages.

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